En bref
- Quand : la nuit du mardi 24 au mercredi 25 février 1942. Les tirs ont lieu entre 3 h 12 et 4 h 15 du matin, heure du Pacifique2.
- Où : le ciel de Los Angeles, de Santa Monica à Long Beach, en Californie1.
- Quoi : des cibles signalées comme des avions, des ballons ou un dirigeable, sur lesquelles la 37e brigade d'artillerie côtière tire 1 430 obus2,9.
- Bilan : aucune bombe, aucun avion abattu, aucune victime militaire. Cinq civils sont morts : trois dans des accidents de la route pendant le black-out, deux de crise cardiaque2,10.
- Explication officielle : probablement un ballon météorologique, lâché vers 1 heure par un régiment de DCA, puis la nervosité de guerre1,4.
- Dans l'atlas : l'événement est antérieur à toutes nos sources, il n'a donc pas de fiche.
Une côte sur les nerfs
Depuis l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, la côte Ouest des États-Unis s'attend à être frappée. Les alertes et les black-out sont devenus routiniers1. Le lundi 23 février 1942 au soir, pendant que le président Roosevelt prononce une causerie radiodiffusée, le sous-marin japonais I-17 fait surface au large d'Ellwood, au nord de Santa Barbara. Il tire treize obus sur des installations pétrolières, sans grands dégâts1. L'attaque est militairement nulle, mais elle vole la vedette au discours du président.
Le 24, les services de renseignement de la Marine annoncent une attaque possible dans les dix heures. Le soir, on signale des fusées éclairantes et des lumières qui clignotent près des usines d'armement. Une première alerte, déclenchée à 19 h 18, est levée à 22 h 231.
La nuit du 25 février
Au petit matin, les radars repèrent une cible à 120 milles (190 km) à l'ouest de Los Angeles. La suite, d'après l'histoire officielle de l'armée de l'air américaine1 :
- 2 h 15 : les batteries antiaériennes sont mises en alerte, puis autorisées à tirer quelques minutes plus tard. Les chasseurs restent au sol : l'état-major préfère attendre de connaître l'ampleur de l'attaque.
- 2 h 21 : black-out général. Les sirènes réveillent la ville à 2 h 255,6.
- La cible venue de la mer a disparu des écrans, mais le centre d'information est submergé de signalements « d'avions ennemis ».
- 2 h 43 : des avions sont signalés près de Long Beach. Un colonel d'artillerie côtière voit « environ 25 avions à 12 000 pieds » au-dessus de la ville.
- 3 h 06 : un ballon portant une fusée rouge est aperçu au-dessus de Santa Monica. Quatre batteries ouvrent le feu, et « le ciel de Los Angeles entre en éruption comme un volcan ».
« À partir de là, les rapports divergent sans espoir », écrivent les historiens de l'armée de l'air. Pendant trois heures, on rapporte des « essaims » d'avions ou de ballons, de un à plusieurs centaines, à des altitudes et à des vitesses de toutes sortes1. Les éclatements d'obus, pris dans les projecteurs, sont eux-mêmes pris pour des avions1. Des rumeurs annoncent quatre appareils ennemis abattus, dont un tombé en flammes à un carrefour d'Hollywood1. La fin d'alerte sonne à 7 h 196.
Le matin, les habitants découvrent les dégâts des éclats : une porte de garage arrachée, des fenêtres brisées, un lit déchiqueté quelques minutes après que ses occupantes s'étaient levées, un obus non explosé dans une allée6. Un sergent de police de Long Beach, E. Larson, 59 ans, est tué dans un accident en rejoignant son poste. Henry B. Ayers, 63 ans, un garde d'État, meurt d'une crise cardiaque au volant d'un camion de munitions6. Le Los Angeles Times comptera cinq morts, dont aucun tué par les tirs eux-mêmes10.

Les unes du 25 février
L'Associated Press diffuse l'information dans la journée. Les quotidiens du soir la mettent en une dans tout le pays5,6,7. Le Hope Star, dans l'Arkansas, titre sur toute la largeur : « Unidentified Craft Over Los Angeles, No Bombs Fall »5. Le St. Louis Post-Dispatch titre « Los Angeles Anti-Aircraft Guns Open Fire; Target a Military Secret », avec une carte de l'Associated Press6.
La dépêche est prudente : « Les canons antiaériens ont tiré obus sur obus et des balles traçantes sur un objet non identifié qui descendait lentement la côte depuis Santa Monica et a disparu au sud des riches champs pétrolifères de Signal Hill. » L'armée refuse de commenter, et certains soupçonnent un dirigeable ennemi5,7. Le commandement de la défense de l'Ouest ne précise qu'une chose : aucune bombe n'est tombée et aucun avion n'a été abattu6.

La Marine dit « fausse alerte », l'Armée dit « avions »
Les deux administrations se contredisent publiquement.
Le 25 février, le secrétaire à la Marine, Frank Knox, déclare en conférence de presse qu'il s'agissait d'une fausse alerte1,8,9. Le même jour, le Western Defense Command, chargé de la défense de la côte Ouest, prévient Washington que « la plupart des rapports précédents ont été très exagérés ». La 4e Air Force pense qu'aucun avion n'a survolé la ville1.
L'Armée ne publie pas ces premières conclusions. Elle interroge des témoins, et les commandants locaux concluent qu'entre un et cinq avions non identifiés étaient bien là1. Le 26 février, le chef d'état-major George C. Marshall écrit au président2 :
- des avions non identifiés, qui n'étaient ni de l'Armée ni de la Marine américaines, ont « probablement » survolé Los Angeles. La 37e brigade a tiré sur eux entre 3 h 12 et 4 h 15 et « a dépensé 1 430 obus » ;
- jusqu'à quinze avions ont pu être en cause, à des vitesses allant de « très lent » à 200 milles à l'heure, entre 9 000 et 18 000 pieds ;
- aucune bombe, aucune victime parmi les troupes, aucun avion abattu, aucun avion américain en vol.
Pour Marshall, ces avions pouvaient être des appareils commerciaux pilotés par des agents ennemis, pour semer la panique, repérer les batteries antiaériennes et ralentir la production par les black-out. Selon lui, la vitesse variable des avions et l'absence de bombes vont dans ce sens2.
Le même jour, le secrétaire à la Guerre, Henry Stimson, reprend ces chiffres mot pour mot devant la presse. Les journaux titrent sur la contradiction. Le Hope Star annonce en une : « Stimson Admits Airplanes Were Over Los Angeles »8,9. Roosevelt, lui, écrit à Stimson pour demander qui est responsable des alertes aériennes, et qui a le droit d'en parler3 :
« Qui est responsable du système d'alerte aérienne aux États-Unis ? […] Il me semble que tout commentaire sur les alertes aériennes devrait être fait exclusivement par les responsables compétents du département concerné. »


Le débat
L'éditorial de une du Los Angeles Times, le 26 février, réclame des explications1. D'autres réactions suivent1 :
- au Congrès, le représentant Leland Ford demande s'il s'agissait d'un exercice, d'une tentative d'effrayer « 2 000 000 de personnes », d'une méprise, ou d'un prétexte pour retirer ses industries de guerre à la Californie du Sud ;
- le Washington Post parle d'une « recette pour avoir la frousse » ;
- le New York Times résume le dilemme : « Si les batteries tiraient sur rien du tout, comme le laisse entendre le secrétaire Knox, c'est le signe d'une incompétence coûteuse et de nerfs à vif. Si elles tiraient sur de vrais avions […], pourquoi ont-elles été totalement inefficaces ? Pourquoi aucun avion américain n'a-t-il décollé pour les engager, ou même les identifier ? »
L'histoire officielle de l'armée de l'air le reconnaîtra : répondre franchement aurait révélé la faiblesse de la défense aérienne américaine1.
Ce que l'enquête a trouvé
Le colonel John G. Murphy, officier de défense antiaérienne de la 4e armée, a vécu la nuit depuis le toit de son hôtel : « Une belle image, un grand spectacle ! Mais sur quoi tiraient-ils ? […] L'observation à froid ne révélait aucun avion d'aucune sorte dans le ciel, ami ou ennemi »4. Il siège ensuite à la commission d'enquête, qui entend une soixantaine de témoins, civils et militaires4. Ses constats :
- Les témoins se partagent. « Environ la moitié des témoins étaient sûrs d'avoir vu des avions », l'autre moitié n'a rien vu. Un aviateur décrit dix avions en V. Sur un même télémètre, l'opérateur de site voit de nombreux avions, et l'opérateur de gisement aucun4.
- L'ordre de tir était illégal. C'est le jeune contrôleur de l'Air Force de service au centre d'opérations qui l'a donné, sans en avoir l'autorité. On lui avait signalé un « ballon ». Il imaginait un zeppelin allemand ou japonais, et personne n'a pu le détromper4.
- Un ballon météo a tout déclenché. Un régiment de DCA avait lâché un ballon météorologique vers 1 heure du matin : « C'est ce ballon qui a déclenché toute la fusillade ! » Une fois le calme revenu, un autre régiment en lâche un second pour corriger ses tirs, « et l'enfer se déchaîne de nouveau ». Les deux ballons, se souvient Murphy, « s'éloignèrent majestueusement et sans dommage »4.
Murphy conclut : « Une fois le tir commencé, l'imagination a créé toutes sortes de cibles dans le ciel, et tout le monde s'y est mis »4.
L'histoire officielle de l'armée de l'air va dans le même sens1. Les unités de DCA ont été critiquées pour avoir gaspillé des munitions sur des cibles trop lentes pour être des avions. Le commandant par intérim de la brigade antiaérienne était d'abord convaincu d'avoir vu quinze avions, avant de comprendre qu'il voyait de la fumée. Deux correspondants de guerre présents, Ernie Pyle et Bill Henry, n'ont jamais distingué d'avion. Enfin, après la guerre, les Japonais ont déclaré n'avoir envoyé aucun avion au-dessus de la région cette nuit-là. Le sous-marin I-17 transportait pourtant normalement un hydravion1.
La photo devenue « ovni »
Le 26 février 1942, le Los Angeles Times publie en une une photo des projecteurs convergeant vers un point du ciel. Sa légende identifie les petits points lumineux comme des éclatements d'obus éclairés par les projecteurs10. Des décennies plus tard, la photo circule dans les milieux ovni comme la preuve d'un grand engin résistant aux tirs.
En 2011, le journaliste Larry Harnisch retrouve dans les archives du journal, conservées à l'UCLA, l'histoire de cette image11 :
- la version publiée avait été lourdement retouchée, comme la plupart des photos de presse de l'époque : sur le contre-type, la ligne d'horizon plongée dans le noir est peinte ;
- un second négatif, non retouché, ne montre qu'une convergence de faisceaux et quelques points lumineux dispersés.

La même année, la bande-annonce du film World Invasion: Battle Los Angeles présente de fausses manchettes de journaux comme des documents d'époque. Harnisch les compare aux vraies : la une du Times du 26 février 1942 titrait « Army Says Alarm Real », « L'armée dit que l'alerte était réelle »10.
Les erreurs qui circulent
- Les morts. Les cinq victimes ne sont pas mortes « pendant les tirs » : trois ont été tuées dans des accidents de la route pendant le black-out, deux sont mortes de crise cardiaque10,6.
- Le nombre d'obus. Le chiffre officiel est de 1 430 obus selon Marshall et Stimson, 1 440 selon l'histoire de l'armée de l'air2,9,1. Le « 4 000 » d'une dépêche reprise par le Hope Star est une erreur isolée : les autres journaux du même jour impriment 1 4308,9.
- La date de l'histoire officielle. Elle n'est pas « de 1983 » : rédigée en 1948, elle a été rééditée en 19831.
- La date chez Murphy. Il situe la nuit au « 26 février » alors qu'il s'agit de celle du 24 au 254.
- La confusion avec Washington. L'affaire de Washington de juillet 1952 est une autre histoire : des échos radar au-dessus de la capitale et des chasseurs envoyés en vain, sans un seul coup de canon. Les tirs de DCA, c'est Los Angeles 1942.
Ce qu'il reste
L'épisode est entré dans la mémoire de la ville. Le musée de Fort MacArthur, à l'entrée du port de Los Angeles, le commémore chaque année en février12. Il a aussi inspiré la comédie 1941 de Steven Spielberg (1979)10.
Sur le fond, les documents convergent. Une ville sur les nerfs, deux jours après le bombardement d'Ellwood. Un ballon météorologique pris pour un appareil ennemi, un ordre de tir donné sans autorité. Puis plus d'une heure de tirs, pendant laquelle les éclatements d'obus et la fumée ont nourri de nouveaux signalements. Aucune bombe, aucune épave, aucun aveu japonais : rien ne prouve qu'un avion ait survolé Los Angeles cette nuit-là1,4.
Les pièces du dossier
Les documents d'origine : affichés ici quand ils sont libres de droits, sinon consultables chez leur détenteur.

Presse d'époque
La une du Hope Star, 25 février 1942
« Unidentified Craft Over Los Angeles, No Bombs Fall » ; colonne « Sources Believe Craft Was an Enemy Blimp » et carte de l'attaque d'Ellwood
Hope Star, domaine public (droits non renouvelés), numérisation Internet Archive

Presse d'époque
La une du St. Louis Post-Dispatch, 25 février 1942
« Los Angeles Anti-Aircraft Guns Open Fire; Target a Military Secret », avec la carte de l'Associated Press
St. Louis Post-Dispatch, domaine public (droits non renouvelés), numérisation Internet Archive

Presse d'époque
La une du Hope Star, 26 février 1942
« Stimson Admits Airplanes Were Over Los Angeles » (avec un « 4,000 » erroné pour le nombre d'obus)
Hope Star, domaine public (droits non renouvelés), numérisation Internet Archive

Correspondance
La lettre de Roosevelt au secrétaire à la Guerre Stimson, 26 février 1942
« Who is responsible for the air alarm system in the United States? »

Photo
Les projecteurs au-dessus de Los Angeles, 25 février 1942
La version retouchée diffusée par la presse en 1942 ; les points lumineux sont des éclatements d'obus éclairés par les projecteurs
Associated Press, domaine public (droits non renouvelés), via Wikimedia Commons
Sources
- 1.Document officielWesley Frank Craven et James Lea Cate (dir.), Office of Air Force History, 1948, réédité en 1983, The Army Air Forces in World War II, vol. 1, chap. 8 « Air Defense of the Western Hemisphere », pp. 277-286 — en anglais, texte intégral HyperWar
- 2.Document officielGénéral George C. Marshall, chef d'état-major de l'Armée, 26 février 1942, Memorandum for the President (alerte aérienne de Los Angeles) — en anglais ; transcription LUFORU, fac-similé sur Wikimedia Commons
- 3.Document officielFranklin D. Roosevelt, 26 février 1942, Lettre au secrétaire à la Guerre (« Dear Harry ») — en anglais, fac-similé
- 4.TémoinCol. John G. Murphy, Antiaircraft Journal, vol. 92 n° 3, pp. 4-5, mai-juin 1949, Activities of the Ninth Army AAA – L.A. « Attacked » — en anglais
- 5.PresseHope Star (Hope, Arkansas), dépêche AP, 25 février 1942, « Unidentified Craft Over Los Angeles, No Bombs Fall » — en anglais
- 6.PresseSt. Louis Post-Dispatch, dépêches AP, pp. 1 et 10, 25 février 1942, « Los Angeles Anti-Aircraft Guns Open Fire; Target a Military Secret » — en anglais
- 7.PresseGettysburg Times, dépêche AP, 25 février 1942, « Plane Or Blimp Is Spotted Over West Coast Early Today » — en anglais
- 8.PresseHope Star, dépêche AP, 26 février 1942, « Stimson Admits Airplanes Were Over Los Angeles » — en anglais
- 9.PresseGettysburg Times, 26 février 1942, Déclaration de Stimson, dépêche AP (« fired 1,430 rounds ») — en anglais ; même texte dans le Kingston Daily Freeman, le Salem News, le Sedalia Democrat
- 10.AnalyseLarry Harnisch, Los Angeles Times (blog The Daily Mirror), 21 février 2011, Another Good Story Ruined – The Battle of Los Angeles — en anglais, copie archivée ; reproduit les unes du Times de 1942
- 11.AnalyseLarry Harnisch, Los Angeles Times (blog The Daily Mirror), 13 mars 2011, Another Good Story Ruined: Saucers Over L.A.! – Part 7 — en anglais, copie archivée ; les négatifs conservés à l'UCLA
- 12.SynthèseWikipedia, consulté le 17 octobre 2026, Battle of Los Angeles — en anglais
Dossier rédigé par SkyUnknown à partir des sources numérotées ci-dessous : chaque affirmation renvoie à la sienne. Les citations sont courtes et attribuées ; les documents restent chez leurs auteurs. Une erreur, une source à ajouter ? Écrivez-nous
